[2024, J1] d'un an l'autre, l'un dans l'autre
[babelio, masse critique] l'enfant chamane et autres bestioles à plumes, à poils et à peaux, nouvelles de jean-luc a. d'asciano

[vu] la robe de mariée, texte de katherine battaiellie

Hier soir j'ai vu ce spectacle émouvant et beau au théâtre Essaïon. Il reste encore quelques dates (le mercredi et le jeudi jusqu'au 6 juin, sauf les 29 et 30 mai).

LarobedemarieeSur scène Marie-Catherine Conti incarne Marguerite, internée pour troubles schizophréniques.
C'est elle aussi qui a transposé pour la scène le beau monologue écrit sans ponctuation ni indications scéniques de Katherine Bataiellie.
Les murs imposants de la belle cave-théâtre du Marais (rue Pierre au Lard) suggèrent immédiatement l'enfermement, la réclusion, l'isolement. Puissance d'un décor naturel et sobre, belle musique d'accompagnement au violoncelle de Lucie Lacour.
Aucune hystérie dans le jeu de la comédienne, mesuré et tenu, poignant. La performance de Marie-Catherine Conti tient dans les basculements d'humeur et de personnalité de Marguerite, entre exaltation, malice, sauvagerie, calme, fébrilité, douceur enfantine, colère, moquerie, espérance.

Ce qui tient Marguerite debout et vivante, c'est sa robe de mariage à finir, cette même robe dans laquelle Jean Dubuffet reconnaîtra un chef d'œuvre de l'art brut (exposée à Lausanne). Ce n'est pas cette robe-là bien sûr que Marguerite revêt à la place de son sarrau à la fin de la pièce, mais la robe-remplaçante est elle aussi infiniment belle, naïvement ornée, touchante (costumes Isabelle Huchet).


Marguerite Sirvens
(1890—1955) a été internée à l'asile de Saint-Alban (Lozère) en 1931. Cet hôpital psychiatrique était pionnier en matière d'art thérapie. Au début Marguerite y composait des broderies d'art jusqu'à vivre ensuite pendant plusieurs années avec le projet fou de réaliser pour elle-même (à 65 ans elle se voyait comme une jeune fille de 20 ans attendant le prince charmant) une robe de mariée somptueuse en dentelle ; à partir de presque rien, simplement des aiguilles et les fils tirés patiemment de draps de lit.

extrait du texte de Katherine Battaiellie (La robe de mariée, Livrets d'art, Éditions Marguerite Waknine, 2015) :

à certains endroits la robe est de fil fin de dentelle transparente pour laisser passer l'air au printemps et parce que mon corps peut se révéler à mon Époux avant qu'Il en prenne possession à d'autres endroits je brode la robe épaisse pour rester pudique et réservée avec juste l'air dont j'ai besoin pour me tenir elle ne sera pas décolletée chaque jour je dois la protéger des mains malveillantes des taches des mauvaises odeurs de cuisine d'urine des mouches grâce aux fleurs de la cour en cachette dans ses plis le col sera joli comme une guirlande autour de mon cou quand je brode je pense à l'Amour j'oublie tous les obstacles les morts et les vivants qui changent de place nos liens de parenté avec eux on ne sait plus qui est mort et qui est vivant même moi je ne sais plus qui je suis si je suis toujours la même et broder me rassure sur la vie


Après les rappels, Alain Bron (écrivain, mais aussi promoteur d'art et de théâtre) vient devant la scène pour quelques mots sur l'histoire vraie de Marguerite, et l'extraordinaire histoire oubliée de cet hôpital qui pendant l'Occupation a servi de refuge à Denise Glaser, Paul Eluard et sa femme Nusch ! L'histoire de Marguerite ne dit pas si elle les a côtoyés, pourtant rien ne l'empêchait ! Didier Daeninckx raconte cette improbable et terrible aventure dans Caché dans la maison des fous (Folio).

Affiche-paris-robe-de-mariee 2 recto 109x152

cette production théâtrale exemplaire
ne bénéficie pas de promotion dans les médias parisiens.
suivez ma recommandation... courez-y, vite !

 

en aparte - j'ai beaucoup pensé à Renata... Renata, c'est avant d'être enfermée qu'elle se libère mais à la fin on ne sait pas. Renata n'importe quoi de Catherine Guérard, un autre beau monologue...

Commentaires