[lu] n'ajouter rien, roman de fabrice chillet
[jaserie littéraire] ne désespérer jamais

[lu] l'été, deux fois, roman de christian costa

aux Éditions de Minuit, 126 pages, août 2023, 16 euros

La plage serait à peu près la seule activité de Boz s’il n’éprouvait en même temps le désir de commencer quelque chose, on ne sait pas quoi. Entre les deux (son goût pour la plage et ses velléités de commencements) il pense à Commons. Oui. La pensée de Commons accompagne Boz qui, au début, ne fait pas grand-chose (personne ne peut dire le contraire), voilà qu’entre ses commencements, la plage et Commons – la pensée de Commons – Boz, maintenant, est aussi occupé que n’importe qui. D’autant plus qu’il y a Llac, de-ci de-là, dans l’histoire.  —  Christian Costa est né à Béziers (Hérault) en 1954.Jérôme Lindon a publié ce premier roman de Christian Costa en 1989.

Il vient d'être réédité, toujours aux Éditions de Minuit, par Thomas Simonnet.

Costa n'a rien publié entre temps. Si vous voulez savoir ce qui s'est passé dans l'intervalle, et qui est Guillaume Daban, le dédicataire de la nouvelle édition, lisez ici  : ne désespérer jamais (jaserie littéraire).

“ Tout cela se passait au mois d'août. C'est étrange parce qu'aujourd'hui encore c'est le mois d'août. Il y a donc deux fois le mois d'août, se dit Boz, l'été, deux fois. Faudra penser à ne pas mélanger les mois d'août. Les pinceaux. Surveiller les pinceaux. ”


Je sais, ça ne se fait pas, et c'est pas mon genre, mais pour cette fois je vais me contenter de retranscrire ici la recension de L'Été, deux fois que Guillaume Daban (tiens, tiens !) place en 2010 dans son catalogue de cinquante ouvrages choisis pour la Librairie Lardanchet à Paris (livres rares) : Tentative de bibliothèque idéale (I)lien de Pérec à Houellebecq (1960—2010), préface de Jean Echenoz.
note — chaque notice du catalogue est introduite par la première ou la dernière phrase de l'ouvrage ; portrait photo noir et blanc de l'auteur

in: Catalogue de la Librairie Lardandanchet, 2010N'ajouter rien.

34 — Christian Costa
L'Été, deux fois
Éditions de Minuit, 1989
In 8°, broché, couverture

[photo, Christian Costa circa 1989]

C'est sur cette phrase prémonitoire que s'achève L'Été, deux fois, unique roman de Christian Costa, paru en toute discrétion aux Éditions de Minuit en 1989. Une poignée de lecteurs inconditionnels considèrent ce livre, à juste titre, comme un chef-d'œuvre. L'écriture de dentelière et le côté pince sans-rire évoquent les meilleures pages de Toussaint ou les premiers romans d'Echenoz. Christian Costa ne serait-il pas, sans le savoir, le chef de file du roman minimaliste ? Mais l'humour de cet Oblomov moderne ne saurait masquer la mélancolie d'un ouvrage où il ne se passe (apparemment) pas grand-chose et où il est pêle-mêle question de plage, d'oisiveté, de désillusions, de tauromachie, de thé à la menthe, de permis B, de velléités, de volley-ball, d'amitié virile, de l'impossibilité d'écrire et de la difficulté de vivre. Sénèque et Schopenhauer surgissent au détour d'une phrase. Présence de Perros et de ses Papiers collés un peu plus loin.
Quatre ou cinq personnages, pas plus : Boz englué dans ses projets d'écriture ; Llac qui rêve de devenir torero et finit chauffeur-livreur ; Commons, usé par les chantiers, dont le cœur flanche à l'hôpital ; Madame et Mademoiselle... Une ligne narrative souple structure ce roman où deux étés s'entremêlent, subtils et suggérés, rendant l'écoulement du temps presque palpable au fil des pages. “ La vie, se dit-t-il, l'existence. Les moments creux. ”
En refermant ce livre envoûtant, on songe à L'Étranger de Camus ou à Un homme qui dort de Perec. Ceux qui relisent Christian Costa chaque été forment peut-être, à leur insu, une société secrète. Ils comparent volontiers son roman à un vieux vêtement de plage, usé jusqu'à la corde, qu'on ne jetterait pour rien au monde, et qu'on abandonne à regret à la fin du mois d'août pour mieux le retrouver l'été suivant...

Édition originale dont il n'a pas été imprimé de grand papier.
Exemplaire enrichi d'un envoi autographe signé de l'auteur au sociologue et essayiste Jean-Louis Fabiani : “ Pour Jean-Louis Fabian, ce 16 V 90 à Ajaccio. Très amicalement (je réclame votre indulgence pour les fautes), Christian Costa

Joint : Manuscrit de L'Été, deux fois. Cahier de brouillon (22 x17cm) ligné, 96 p.


Fin de la transcription de la recension de Guillaume Daban, je reprends la plume... si l'on peut dire.

 

>> extraits

C'est son sourcil droit qui le fait souffrir. Dans la salle de bain, au volet miroir de l'armoire à pharmacie murale, il a presque l'air d'un bandit en fuite avec cette barbe de trois jours. Son arcade sourcilière droite a doublé de volume. On dirait d'un boxeur à l'issue d'un combat. Du doigt, il fait pivoter le miroir et déniche, parmi tant d'autres, sur l'étagère médiane, le flacon d'alcool à 90°, dont il dévisse le bouchon pétrole. Il s'agit d'imbiber un nuage de coton hydrophile. Pour cela, se saisir du parallélépipède mou sous son emballage de plastique souple (oui, mollesse, douceur, souplesse caractérisent l'opération). Appuyer le coton contre le goulot de verre, renverser le flacon à la verticale, le secouer sans brusquerie (la douceur encore), attendre qu'une légère sensation d'humidité vous titille l'extrémité du pouce ou de l'index (ou de n'importe quel autre doigt, mais le pouce ou l'index, pense Boz, c'est quand même mieux pour la précision). Ces gestes accomplis, Boz — sa main gauche tient le coton — en tamponne (ce sont des applications brèves) l'arcade douloureuse. Trente secondes il reste ainsi, devant le miroir entrouvert qui coupe son visage en deux pans verticaux d'inégales perspectives : le premier à plat sur la gauche, le second, sur la droite, en angle fuyant. Mais Boz, peur de s'y reconnaître trop exactement sans doute, ne s'attarde guère sur cet avatar brisé de lui-même, dans le reflet. De son autre main libre il déroule d'un support vert sombre à forme d'escargot dix centimètres de sparadrap microporeux détachable en tirant d'un coup sec sur l'arête, courbe et dentelée. Son pied droit appuie sur la pédale de la poubelle métallique. Le couvercle se redresse dans un soubresaut comme un petit monstre pris de hoquet. Boz y précipite le coton humide qui va rejoindre quelques cheveux bruns de Madame, un couple mimosa de bâtonnets pour oreilles et la gaine aplatie d'un tube de dentifrice (8,60 F). Il fixe, prenant soin d'épouser la convexité de l'arcade, le sparadrap rose pâle sur son sourcil droit. Cette succession de gestes, à l'exclusif profit de sa petite personne, paradoxalement, l'a distrait de lui même.
Quitte alors la pièce ; va se recoucher. ”

p. 98

 

Il se dit que finalement, il suffit de regarder les gens vivre, ou soi-même. N'ajouter rien.

dernières phrases du roman, p.126

 

>> liens (à suivre)

  • note d'accompagnement — ne désespérer jamais
    cette jaserie sert de "chapeau" à deux notes de lecture : L'été, deux fois de Christian Costa, et N'ajouter rien de Fabrice Chillet ; chronologie d'une histoire de livres incroyable, d'un lecteur opiniâtre à l'origine de la réédition d'un premier roman oublié depuis trente cinq ans, et d'un autre écrivain qui sait mentir mais pas inventer...

  • note de lecture — N'ajouter rien, Fabrice Chillet
    c'est rageant de se faire voler le livre qu'on vient de trouver dans une boîte à livres et qu'on a commencé à lire ; rageant de s'apercevoir qu'il est épuisé ; alors cela devient une obsession : remettre la main sur un exemplaire de L'Été, deux fois, de Christian Costa, quoi qu'il en coûte

 

Commentaires