[lu] l'été, deux fois, roman de christian costa
[2024, J1] d'un an l'autre, l'un dans l'autre

[jaserie littéraire] ne désespérer jamais

où il sera question de livres, d'auteurs, d'éditeurs, de librairies et de lecteurs, et d'une rencontre mémorable à la Maison de la Poésie

sous la forme d'une annexe chronologique à deux notes de lecture indépendantes :

 

(on peut lire les deux notes — et les livres qu'elles décrivent — sans avoir pris connaissance de la chronologie ci-après ; mais je conseille d'y revenir ensuite, ou de s'y reporter pendant !)

1954 — naissance de Christian Costa, à Béziers

1969 — naissance de Guillaume Daban, à Saint-Jean-de-Luz ; naissance de Fabrice Chillet, à Rouen

fin des années 80 — Christian Costa est professeur de français dans un lycée professionnel à Bastia ; il correspond régulièrement avec Jérôme Lindon qui lui a déjà refusé un envoi (poésie ?) mais le pousse à écrire un roman pour Minuit ; Costa s'y met à son corps défendant ; ce sera L'Été, deux fois ; Lindon reçoit le manuscrit ; il est d'accord pour le publier

1989 — les Éditions de Minuit publient (à bas bruit) L'Été, deux fois

1990 — Guillaume Daban est étudiant en Lettres à Paris ; chez Gibert il achète d'occasion L'Été, deux fois de Christian Costa dont il n'a jamais entendu parler ; sa vie va changer

1996 — Guillaume Daban s'adresse à Jérôme Lindon pour avoir des nouvelles de Costa ; Lindon répond qu'il n'en a plus depuis plusieurs années, que Costa a quitté la Corse où il avait écrit L'Été, son premier et toujours unique roman

2007 à 2010 — Guillaume Daban travaille comme secrétaire particulier d'un collectionneur ; il établit pour la Librairie Lardanchet (livres rares) un catalogue intitulé Tentative de bibliothèque idéale (I) de Pérec à Houellebecq (1960—2010), préface de Jean Echenoz ; parmi les cinquante fiches d'ouvrages choisis, il y a cellelien de L'Été
chaque été Guillaume Daban achète une dizaine d'exemplaires du roman de Costa et les distribue à ses amis
peu à peu, se constitue un club virtuel des lecteurs de L'Été (ils le lisent au mois d'août, sorte de fétichisme !) ; des lecteurs fervents qui le considèrent comme un chef-d'œuvre de la littérature contemporaine (à comparer à Echenoz, Toussaint, Berthet, etc.)
le stock chez l'éditeur (qui heureusement ne pilonne pas) s'épuise...

2008 — Guillaume Daban finit par écrire une lettre à l'intention de Costa, aux bons soins des Éditions de Minuit ; à sa surprise Costa lui répond depuis Perpignan ; s'en suivra une correspondance sporadique faite d'envois de cartes postales le plus souvent

2009 — Guillaume Daban décide de rendre hommage à Costa à l'occasion de la rentrée littéraire ; il organise une exposition et invite la presse littéraire ; succès d'estime ; Costa ne vient pas
dans Le Point, François-Guillaume Lorrain consacre un article au Mythe Costa, parle de la démarche de Daban, annonce l'exposition à Saint-Germain-des-Prés : “ C'est l'histoire d'une résurrection. Et d'une passion. ”

2010  — seconde exposition germanopratine consacrée à Costa ; pour l'installation imaginée par Daban, ce dernier a racheté cette fois le stock des invendus de L'Été ; c'est un fiasco
Guillaume Daban rencontre finalement Costa, organise un ou deux dîners littéraires pour lui

2014 — Costa a refusé la proposition de l'éditeur Finitude de rééditer L'Été, deux fois ; tout espoir de revoir le livre sur les étagères des librairies s'évanouit ; Daban renonce à donner une seconde vie au roman ; Costa n'envoie plus de cartes postales de Perpignan

2015 — Guillaume Daban écrit un article dans la revue Décapage n° 52 : “ À la recherche de Christian Costa ” ; trois notes de lecture de L'Été (Christian Oster, Éric Holder, Dominique Noguez) complètent le dossier
notes perso — 1) la plupart des informations ci-dessus sont extraites du récit de Daban pour Décapage ; 2) j'ai eu un crush pour le billet du regretté Éric Holder, qui donne en une page magnifique, un nouveau spin-off romanesque à L'Été (envie d'en savoir plus sur ce qu'il raconte)

circa 2020 — Fabrice Chillet croise son ami romancier Victor Pouchet (Autoportrait de l'auteur en chevreuil, 2020, Finitude) qui lui parle de Costa et Daban ; il trouve l'histoire de ce lien entre un auteur et un lecteur tellement romanesque qu'il décide d'en faire... un roman
Fabrice Chillet s'aperçoit qu'il lui est impossible de se procurer le livre de Costa, épuisé ; il contacte Daban, et le rencontre à plusieurs reprises à Paris pendant l'écriture de N'ajouter rien

2023 — Guillaume Daban écrit un article pour Décapage n°68 : “ Onze questions — que je croyais avoir déjà posées à Christian Costa (propos recueillis en 1990) ” ; on "entend" la voix de Costa dans ses réponses un peu désabusées
dans le même numéro Alexandre Fillon écrit : “ Daban, au moins trois fois ” ; le journaliste littéraire fait le portrait de l'inventeur-sauveteur de L'Été ; il parle des efforts sans succès de Finitude, du drôle de roman de Fabrice Chillet chez Bouclard, et de sa rencontre avec Daban pour fêter la réédition si longtemps espérée ; il n'a encore jamais rencontré Costa...
le 1er septembre, Bouclard publie N'ajouter rien de Fabrice Chillet, dans la collection Tout est vrai ou presque
les Éditions de Minuit (Thomas Simonnet) rééditent L'Été, deux fois, revu et corrigé par l'auteur, avec une nouvelle dédicace (à Guillaume Daban !)

17 novembre 2023 — à la Maison de la Poésie (j'y étais), le plateau réunit Christian Costa, Fabrice Chillet et Alexandre Fillon ; le comédien Christophe Brault lit des extraits de L'été deux fois et de N'ajouter rien ; dans la salle il y a... Guillaume Daban !

J'ai raté l'unique photo que j'avais osé prendre de la scène (Fillon, Chillet, Costa, Brault), tant pis je vais essayer de la décrire avec mes mots.
Christian Costa a un look incroyable.
Il va avoir 70 ans, mesure (comme son personnage Boz) 1,88 mètre, a dû perdre quelques uns des 78 kilos de ses trente-quatre ans. Un look de forban : vêtu de marine qui paraît noir sous les projecteurs ; un bonnet emboîtant, des mitaines. Usé mais impressionnant. Torturé.
Peu habitué à l'exercice de la rencontre littéraire et aux lumières sur scène (à la sortie je l'entendais raconter qu'il souffrait d'épilepsie), mais concentré, souriant, désireux de bien dire, même si il est empêché par sa réserve naturelle et la contrainte du micro.
Son attitude correspond en tous points aux qualités que Dalban lui attribuait dans Décapage : modestie, humour, intelligence.
Costa a visiblement du mal à parler de son roman, il dira même qu'il se sent “ très en dehors de tout ça ”, mais il est prolixe sur Lindon : “ pas commode mais intéressant, un type qui lisait et qui écrivait de très belles lettres ” ; il associe à cet hommage Irène, la fille de Jérôme.
Quant à Daban (qu'il désigne en tournant le regard vers la salle, souriant) : “ Daban, il est glouton de littérature. Le livre lui appartient. C'est lui le véritable auteur ”, dit-il, et avec son accent du sud “ il est fou ! ”.
À la fin de la rencontre, Costa lâche “ Je suis content d'avoir écrit ça, quand même ” ; puis il dit par cœur, dans un souffle, un poème (sans doute de lui). Émotion.
Fabrice Chillet, c'est facile de trouver son image sur internet ;  je l'avais déjà vu lors d'une réunion Vleel ; contrairement à Costa et Daban, il n'avait pour moi rien de mystérieux !
Il raconte comment lui est venue l'idée d'écrire N'ajouter rien à partir de cette incroyable histoire vraie entre un lecteur et un livre : “ je sais mentir mais je ne sais pas inventer ! ”.
Guillaume Daban (je l'avais repéré dans le hall avant la rencontre) était arrivé avec un tote bag duquel il avait sorti une pile de livres pas neufs aux couvertures sobres et sans illustration ! Très souriant, assez différent de ce que j'avais imaginé à la lecture de N'ajouter rien. Pas impressionnant du tout ! La folie que lui prête gentiment Costa ne se voit pas. Par contre, il est visiblement très heureux de voir enfin aboutir ses efforts de trente-cinq années !

Cette soirée incroyable et magnifique aurait pu, et même dû, être intitulée : Ne désespérer jamais.

Les deux amies lectrices qui étaient avec moi pourraient sans doute compléter, augmenter, ce petit compte rendu mal foutu : si elles le font, je le modifierai.

breaking news : ce matin 21 novembre je vois passer sur facebook une magnifique photo de la rencontre que Festival Terres de Paroles m'autorise généreusement à reproduire ici :

de gauche à droite : Alexandre Fillon, Fabrice Chillet, Christian Costa, Christophe Brault, à la Maison de la Poésie, 17 novembre 2023de gauche à droite : Alexandre Fillon, Fabrice Chillet, Christian Costa, Christophe Brault

Et comme il manque Guillaume Daban qui était dans la salle, voici un portrait volé que je trouve chargé de sens :


Capture d’écran 2023-11-21 à 06.34.48Guillaume Daban, circa 2010, in: Tentative de bibliothèque idéale (I) de Pérec à Houellebecq (1960—2010), préface de Jean Echenoz
(c) Drapeau Graphique

 

>> liens (à suivre)

 

  • note de lecture : N'ajouter rien, Fabrice Chillet
    c'est rageant de se faire voler le livre qu'on vient de trouver dans une boîte à livres et de commencer à lire ; rageant de s'apercevoir qu'il est épuisé ; alors cela devient une obsession : remettre la main sur un exemplaire de L'Été, deux fois, de Christian Costa, quoi qu'il en coûte

 

 

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