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[#jesuisrestigouche] taqawan, roman d'éric plamondon

Quidam éditeur, janvier 2018,lien 208 pages, 20 euros

4è de couv : " Ici on a tous du sang indien et quand ce n'est pas dans les veines, c'est sur les mains. " Le 11 juin 1981, trois cents policiers de la sûreté du Québec débarquent sur la réserve de Restigouche pour s’emparer des filets des Indiens mig’maq. Emeutes, répression et crise d’ampleur : le pays découvre son angle mort. Une adolescente en révolte disparaît, un agent de la faune démissionne, un vieil Indien sort du bois et une jeune enseignante française découvre l’immensité d’un territoire et toutes ses contradictions. Comme le saumon devenu taqawan remonte la rivière vers son origine, il faut aller à la source… Histoire de luttes et de pêche, d’amour tout autant que de meurtres et de rêves brisés, Taqawan se nourrit de légendes comme de réalités, du passé et du présent, celui notamment d’un peuple millénaire bafoué dans ses droits. — Né au Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’université Laval et la littérature à l’UQÀM (Université du Québec à Montréal). Il vit dans la région de Bordeaux depuis 1996 où il a longtemps travaillé dans la communication. Il a publié au Quartanier (Canada) la trilogie 1984 : Hongrie-Hollywood Express, Mayonnaise, et Pomme S, publiée en France aux éditions Phébus. Taqawan est paru au Québec au printemps 2017.Pour commencer, deux comparaisons certainement discutables (les commentaires sont là pour ça, discuter), mais ça m'aide pour vous situer le genre de ce roman singulier : Brautigan, Harrison.
Richard pour l'écriture fragmentée, allusive, élusive. Jim pour les grands espaces, les mouches (pêche à la) sèches, les contes et légendes amérindiens.

Sauf que là on est plus au nord, et tout au bord des terres de l'est du Canada, à l'embouchure de la Ristigouche que les saumoneaux (les taqawans, en langue mi'gmaq ou micmac) remontent en quittant l'océan pour revenir au lieu exact de leur éclosion (trois ans plus tôt), et devenir à leur tour les acteurs de la survie de leur espèce.
Là aussi où vivent aujourd'hui dans une réserve quelques centaines de descendants Mi'gmaqs, pêcheurs-chasseurs amenés par la grande migration multi-millénaire des peuplades autochtones d'Amérique, venant du détroit de Béring.

Ristigouche, Gaspésie, sont les lieux, les noms, les sons, de Taqawan.

Dans le contexte politico-historique authentique des violences faites aux indiens d'une réserve de l'est canadien en 1981, un roman d'action, presque un polar, au final violent et angoissant ; mais aussi les paysages, la rivière, les bêtes que l'on pêche, celles que l'on chasse, les histoires chamaniques que l'on raconte encore, d'initiations, de totems animaliers, de rêves prémonitoires.

Juillet 1760. Louis XV a envoyé une petite flottille pour aider la Nouvelle-France et Montréal contre les Anglais. L'affrontement naval se déroule dans la baie des Chaleurs, à l'embouchure de la rivière Ristigouche. Les navires français piégés, se sabordent. Les soldats rescapés sont secourus par les Mi'gmacs, mais finissent par se rendre aux Anglais. Eric Plamondon a publié en 2013 une belle novella (Ristigouche) qui a cet épisode pour arrière-plan historique ; il n'y est pas question cette fois de saumon, mais de beluga échoué !

Juin 1981. Le gouvernement de Québec envoie les forces de l'ordre dans la réserve Restigouche saisir les filets des Mi'gmaqs qui contreviennent soi disant à la règlementation sur la pêche au saumon (dans les faits, c'est le gouvernement fédéral, Ottawa, qui administre les réserves indiennes, le conflit est donc éminemment politique, les Mi'gmaqs en sont les fusibles, les otages). L'affrontement très inégal dégénère, nombreux blessés et arrestations parmi les Mi'gmaqs. Une deuxième descente a lieu quelques jours plus tard, aggravant la situation. Le 25 juin 1981 dans une conférence de presse, René Levesque, premier ministre du Québec, reconnait que " l'image d'une grosse troupe qui crée un corps de débarquement, cela reste une décision, le moins qu'on puisse dire, discutable, ce qui a été fait. "

Je n'étais pas partie pour faire si long sur le contexte géo-politico-historique de Taqawan, j'aurais peut-être pas du... surtout ne pensez pas que Taqawan est un roman historique, ou politique, ou géographique ! Un peu quand même, mais pas que.
Pareil, je pourrais m'étaler sur les sonorités Plamondon, ce toune québécois si délicieux : le chiard, le choke, mon jeep, ma job, à soir, toé mon p'tit crisse, etc.. Mais vous iriez croire que Taqawan est un roman de terroir ! Un peu aussi, mais pas que.

On a l'habitude si on a déjà lu Plamondon (Trilogie 1984, 2013) de son tour-de-main très personnel pour évoquer une époque : rapprocher des événements authentiques épars, des données factuelles d'importance inégale, apparemment sans lien avec le thème principal ; faire de brefs allers et retours dans le temps et l'espace ; consacrer chaque fois un court chapitre standalone à ces mini-histoires, pour créer au final une mosaïque subtilement évocatrice, une sorte de mind-map littéraire, de lecture heuristique.
C'est moins marqué ici que dans la Trilogie, mais quand même...
Cela sert aussi à accentuer la dramaturgie, à illustrer le décalage entre points de vue. Ainsi quand Céline Dion interprète à la télé le 19 juin 1981 une chanson écrite par sa maman ; elle a 11 ans : “ [...] pendant que quelques milliers de québécois regardent Céline à la télé pour la première fois, des centaines d'Amérindiens fortifient les barricades autour de la réserve Restigouche en prévision d'une seconde descente. ”
Un peu plus loin, le pourquoi d'un superbe texte sur la recherche du droit-fil dans un tissu est moins évident... sauf qu'à la fin se révèle in extremis la métaphore de la quête de justice. Il y fait aussi le lien, via la description d'une machine à coudre, avec Mayonnaise (Trilogie 1984, 2, 2013) où l'on apprenait tout sur l'invention qui fit la fortune d'Isaac Singer et naître une des premières multinationales de l'histoire moderne. C'est ça la manière Plamondon.

Dans Taqawan, il y a moins d'histoires de progrès technologiques que dans la Trilogie 1984. C'est beaucoup plus organique, biologique, animal, naturel.

Une autre chose change significativement par rapport aux précédents livres de Plamondon : l'importance donnée à l'intrigue romanesque, au moins à égalité si ce n'est plus, avec la toile de fond sociale et historique.
Il est temps que je le dise : Taqawan est un roman d'action, un roman noir, presque un polar, sous des allures de western eastern moderne ! Avec une victime (une jeune fille Mi'gmaq violentée et re-violentée), un affreux traître, et un trio de justiciers aussi dissemblables que déterminés. Le final n'a rien a envier en violence angoissante à Délivrance de Dickey/Boorman (un chapitre intitulé Némésis dans Taqawan).

200 pages intenses, indispensables.

#jesuisrestigouche !

 

>> un extrait

“ Il a eu le rêve de briser leurs chaînes, de libérer les Indiens des anneaux qu'on leur avait pendus au cou à force de Dieu, de perles de verre, de haches et de fusils. Des lois ont été votées pour qu'ils soient déclarés irresponsables, pupilles de la nation, des enfants.
Puis on leur a accroché les réserves au cou, les quotas de pêche et le mode de vie sédentaire. On  a voulu les transformer en agriculteurs mais ça n'a pas marché. Ils n'ont rien voulu savoir. Il faut plus que deux siècles de sédentarité pour effacer dix mille ans de nomadisme. L'homme blanc a voulu imposer à l'Indien en un siècle ce qu'il a mis des millénaires à développer et à intérioriser : agriculture, écriture, villes, dieu unique, gastronomie, astronomie, logique, statistiques, mécanique, physique, transcendance, trinité, roue, machine à vapeur, aimant, périscope, verre, chimie, chirurgie, sextant, transistor, famille nucléaire et tondeuse à gazon. Comment faire comprendre à un Indien la nécessité de tondre l'herbe autour de sa propriété pour que ce soit beau et propre ? Comment imposer cette idée à un cerveau sain si on n'a rien à vendre ? Et pourquoi acheter quand la nature vous fournit tout ce dont vous avez besoin ? On leur a donc accroché au cou l'offre et la demande, le profit, le marché. A Restigouche, le seul bien monnayable étant le saumon, alors on les a obligés à vendre le saumon tout en réglementant son commerce. Un marché contrôlé par le pouvoir. Une variable d'ajustement. Le saumon, celui qu'il suffisait d'attraper pour vivre, ils devaient désormais le vendre pour survivre. ”

 

 

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