[échos] sérendipité...pité...pité...pité
[babelio, masse critique] le charme des penseurs tristes, essai de frédéric schiffter

[vu, lu] intérieur, de thomas clerc

 en 4e de couv : «Comme j'ai été lent à faire le tour de ma maison! 3 ans pourtant c'est 3 fois moins qu'Ulysse revenant de Troie. Ulysse ne voulait pas rentrer à Ithaque, et moi je m'évertue à rester ici, je supplie de ne pas sortir.»  L'appartement de Thomas Clerc fait 50 mètres carrés. Il y vit depuis 10 ans. Il y passe la majeure partie de son temps. Sans doute parce qu'il est un homme d'intérieur, il a entrepris d'en faire le tour intégral avec cette espèce de vertige qui le pousse toujours à épuiser la totalité d'un espace.
Gallimard, coll. Arbalète, septembre 2013, 400 pages, 22 euros 90

Manosque (Les Correspondances de), samedi 28 septembre 2013 — A la librairie Le Petit Pois j'achète Intérieur de Thomas Clerc pour une amie, avec l'intention de le lire avant de le lui offrir de retour à Paris. Sur le bandeau rentrée littéraire, gros plan trois quarts face du visage de l'auteur, regard détourné. Pas franchement avenant. Cette moustache...

Un peu plus tard, vers 18 heures, place Marcel-Pagnol, un podium sous les platanes pour la rencontre (animée par le journaliste Yann Nicol) du public avec l’écrivain moustachu.

J'ai juste le temps de lire la dédicace étrange et deux-trois pages du livre de Thomas Clerc. De repérer deux hommes en noir debout aux lisières de l'assistance en attente, assise. L'un que je reconnais, c'est Thomas B. Reverdy. L’autre, j’ai une intuition, mais sa haute taille et sa prestance ne correspondent pas du tout aux portraits genre anthropométrique vus sur internet, que j’ai gardés en mémoire.

Le journaliste, puis l’écrivain, s’installent sur fond de fausse tapisserie de salon où l'on cause, à très grandes fleurs rose loukoum sur fond magenta. D’ailleurs Thomas Clerc fait une remarque sur celle-ci mais j’ai oublié quoi. Je sors un papier et un crayon, trop tard pour ce qui précède, mais pensant que des notes serviraient de support pour rendre compte de la suite.

Avant tout, dire que l'impression laissée par Thomas Clerc  est bien meilleure “ en live ” que sur papier glacé. Lorsqu'il s'anime, qu'il sourit (très-souvent), qu'il rit (souvent),  il déploie charme et malice, et j'ai honte d'avoir dénigré (intérieurement, pardon, pardon) son air sévère de petit employé aux écritures sans sa blouse grise. Il est très brillant, très clair.

Comme on pouvait s'y attendre, le journaliste commence par interroger TC sur sa motivation, sur ce qui l'a poussé à passer près de trois ans à décrire cm2 par cm2 son appartement de 50 m2, depuis le paillasson de l'entrée et retour, en passant par toutes les pièces, du sol au plafond, sans omettre un seul recoin, tiroir, ou placard.
— TC parle de son obsession pour les espaces restreints — ce qui l'oppose franchement aux écrivains-voyageurs ! —, et de son désir de faire surgir, par le regard et l'écriture, une nouvelle réalité de lieux et d'objets familiers dont on perçoit de moins en moins la présence, au fil des jours.  Il insiste sur l'équivalence des pièces : le bureau ou les toilettes sont traités sur le même plan, méritent la même précision descriptive.

Puis très vite l'inter-viouveur passe aux étrangetés dans l'écriture d'Intérieur. Celle qui saute aux yeux du lecteur dès la première page : dans tout le texte, l'article indéfini est en chiffre arabe (1) et non en lettres (un, une) ; pourquoi ?
— TC dit vouloir mettre le chiffre au cœur de mots [ là-dessus, moi je le trouve moins... clair] , et intensifier la neutralité (un = une = 1)

Tout n'est pas à la première personne (je), il y a quelques rares fragments à la troisième (il) ; pourquoi ?
— C'est pour créer un effet caméra de surveillance ! Il y a aussi les scènes dans lesquelles le narrateur décrit le comportement de son reflet dans un miroir !

Le journaliste note qu'il a ressenti, comme en surimpression, une menace mystérieuse qui plane, avec des objets qui dysfonctionnent, la tentation du désordre qui pointe sournoisement. Un côté Edgar Poe...

Malicieux, TC laisse entendre qu'il y a d'autres trucs ou tics d'écriture dans son texte. Il explique vouloir rendre un hommage à la littérature en écrivant de tout, en alternant les registres, comme on fait des gammes. Profiter de la variété et de la diversité des formes. Il y a aussi, dit-il, des emprunts, voire même des pillages, car “ on n'est jamais le premier à écrire sur quoi que ce soit “ (avis aux lecteurs amateurs de défis : une phrase entière de Marguerite Duras à dénicher !).

TC parle de son goût très personnel pour l'ornementation, modéré par son attirance pour le minimalisme, et son refus de l’aliénation aux objets. Positions parfaitement illustrées par la magnifique photo d'art de Thomas Demand (Badezimmer) en couverture d'Intérieur. L'appartement de TC est sobrement équipé, mais il est loin d'être vide. TC dit qu'il est même très peuplé par des fantômes, ceux de gens aimés/admirés ; le premier par ordre d'apparition est Guillaume Dustan. TC lit  un extrait qui concerne un espace-clé chez un écrivain : la bibliothèque, et le système adopté (alphabétique par nom d'auteur) pour le rangement d'icelle.

Dans le public, quelques questions sont posées. Non, TC n'aurait pas pu décrire un autre appartement que le sien : “ impossible, je ne suis pas un écrivain d'imagination “. Oui, certaines pièces ou meubles ou contenus, ont été plus difficiles que d'autres, voire impossibles, à décrire. TC ne veut pas dire lesquels, mais reconnaît que la penderie de sa chambre, à la fin, lui a donné du mal.

C'était une excellente présentation publique. Je suis allée faire dédicacer l'exemplaire pour mon amie. Comme je l'avais déjà en mains je suis passée assez vite, après un aveugle qui semblait bien connaitre TC (élève de ?). N'ayant pas encore lu Intérieur, je n'avais pas grand-chose à dire. Le grand homme en noir n'était pas loin, sans réfléchir j'ai demandé à TC si c'était bien H... Au même moment je me mordais les joues de confusion, mais TC n'a pas eu l'air de trouver ça trop mal élevé. Il a souri, content : oui, oui, c'est Hervé Le Tellier !

 

quelques jours plus tard, de retour à paris

Maintenant, j'ai lu Intérieur. Je plussoie ce que disait le journaliste Yann Nicol au début de l'entretien de Manosque : c'est un livre  formidable, très-souvent très-drôle, parfois intriguant, mystérieux, instructif, étonnamment addictif malgré (ou grâce à) la progression contrainte et prévisible de pièce en pièce.

J'ai juste quelques petites choses à rajouter (en vrac) à ce que j'avais retenu de la présentation de l'auteur à Manosque.

Chaque fragment descriptif d'un élément de l'appartement (contenant ou contenu) est individualisé sous forme d'un paragraphe, et titré. Cela donne un plaisir de lecture supplémentaire. Les titres très courts sont faits de jeux de mots, mots-valises, à peu-près, contrepèteries, mini-énigmes ou devinettes.

Mais Intérieur n'est pas un recueil de textes, un texte de textes. Est-ce un roman ? Pas vraiment. La biographie d'un lieu ? Non plus. Une auto fiction par appartement interposé. Un peu, mais pas que.

Le langage est éblouissant, à la fois savant, précis, poétique, et ludique, avec quelques (rares) coquetteries.
C'est cruel et dangereux de choisir un extrait, mais je ne résiste pas :

Full art
De cette panoplie virtuelle j'extrais 16 foulards, ces auxiliaires scientifiques de la Beauté : carré violet, bandana jaune Broadway, bandana gris de Lyon, satin olive, amanite gentille, singe cramoisi, noir Chaulet, poire moutarde, bleu pergola, raisin des champs, satinella, rouge Tchang Kaï-chek, myrtille pourrie, vert véranda, Lysanxia à pois noirs, banane tardive. ”

page 370

Et j'y retourne, bravant la foudre :

Merde au joli
Minimaliste en ce domaine, je ne possède aucun dévidoir-papier de plastique ou de bois que l'on fixe au mur, et où il n'est pas rare de voir se manifester les tendances que je viens de mentionner (fleurs de céramique, pin peint, désodorisant, rouleau fantaisie, etc.). ”

page 89

[ vous avez bien lu/vu : pin peint... — mdr, bon, j'arrête mais je ne sors pas — ]


l'écrivain en son domicile adoré

Le récréatif et le sérieux (voire, le presque désespéré) sont savamment dosés et mêlés. Le plus sombre est à la fin : TC nous fait ressentir  progressivement le désarroi du narrateur voyant venir la phase de désamour pour son domicile adoré. Et cruellement, dans le même temps, le lecteur ne voulant pas que son plaisir s'arrête, en demanderait encore plus. Un peu comme à la fin d'un spectacle, lorsque les spectateurs harcèlent de leurs rappels un performeur épuisé qui ne rêve que de quitter la scène (sur laquelle il remontera néanmoins le lendemain avec toute son énergie retrouvée).

 

nine eleven

C'est une des bizarreries d'Intérieur. En passant (et littéralement : entre parenthèses), TC donne la date de son installation dans l'appartement : le 11 septembre 2001 (sic, page 52). La même date d'achat est encore citée sans commentaire à la page 383 par la voix off d'un expert immobilier (imaginaire) venu faire une estimation. Normal, c'est une contrainte infrangible que s'est fixée l'auteur : l'extérieur ne franchit pas le seuil d'Intérieur. Pas d'actualité, pas de politique, rien. Rien d'autre que le propriétaire entre ses murs.

 

cette moustache...

“ [...] quand j'ai commencé ce texte, le miroir n'avait pas de moustache. ”

page 300

 [ Elle lui donne l'air de Raymond Roussel (sic, page 375), mais en moins joli.]


  

et puis nabe... dans la bibliothèque

“ Le premier en N est Nabe, auquel succède Nabokov, exemple type de collision ciselante, tandis que Novalis/Ollier fait au contraire très " littéraire ". ”

page 252

pour finir, une proposition commerciale inattendue ;)

“ Livrant au lecteur 1 petit plan de ma maison, je signale que je fournis en annexe (payante) les photos. ”

 page 238

Chiche ?

 

 

>> ils/elles en parlent très bien :

 

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