[hommage] walter lewino, aka le noble vieillard facétieux (18 janvier 1924 - 18 janvier 2013)
[masse critique] le cycliste du lundi, essai de françois nourissier

[relu] visage de turc en pleurs, récit de marc-edouard nabe

en quatirème de couverture : «C'est un voyage. C'est une hallucination. Ce sont des racines retrouvées et aussitôt dissoutes. Ce sont des mosquées à la place d'usines, et des danses au lieu de minarets. Bref, c'est Constantinople, Istanbul, le Bosphore, ou plutôt l'invraisemblable capitale de l'arabesque. Bonne occasion pour Nabe d'écrire, à la derviche, ce qui existe de musique sous les apparences. Eh oui, le langage tourne ! Il est fait pour ça.» Philippe Sollers.
édition Gallimard épuisée, 225 pages, 1992 © Marc-Édouard Nabe

Est-ce un vrai ou un faux souvenir : j'entends encore Marcel Zanini lien me dire un soir de concert au Petit Journal Saint-Michel que parmi les livres de son fils celui-ci est un de ses préférés... Moi, pareil.

Amoureux inconditionnels d'Istanbul, attention : ceci n'est pas, mais pas du tout, un guide pour visite touristique... C'est un récit de voyage décalé, sublimé, mais pas idéalisé. On s'y promène avec l'auteur en barque sur le Bosphore, on visite les mosquées, les cimetières, Topkapi, Dolmabahçe, on va au hammam, au bazar, au Café Loti.... oui, c'est vrai, mais à la manière Nabe ! Il n'y a pas de photos, mais beaucoup mieux : quelques lettrines etquatre dessins à la plume “ fantaisistement orientaux ” que Nabe a réalisés spécialement pour illustrer lui-même son texte.

D’un séjour qu'il rêvait comme un retour à des sources familiales gréco-turques et qui s'avèrera somme toute ordinaire et finalement décevant, Nabe tire la narration de déambulations et de rencontres barjes et flamboyantes. Turquissimes. Ça fait penser à Rome et Venise fantasmées et cinématographiées par Fellini. Des outrances drolatiques, des scènes de genre, baroques et improbables, même et surtout quand elles sont la transposition littéraire du vécu.

lettrine dessinée par Mac-Edouard Nabe pour Visage de Turc en pleurs, 1992
En octobre 1988 Nabe va sur ses trente ans. Normalement le travail sur l'ouvrage que les éditions Arléa lui ont commandé devrait être une parenthèse de plaisir : un voyage tous frais (mal) payés, en compagnie d'Hélène, sa compagne, à Istanbul, la ville qui a vu naître son père. L'occasion d'évoquer et de rendre hommage à quelques uns, entre autres, de ses favoris littéraires qui se sont entichés avant lui de la Corne d'Or : Loti, Chénier, Massignon. L'occasion de traiter à l'orientale ses thèmes de prédilection : les arts (cinéma, peinture, musique, architecture), l'iconoclasme byzantin, les rites religieux, l'érotisme, ... 

Mais ce livre de voyage qui devait paraître en 1990 ne sera finalement publié chez Gallimard que fin 92.  Comment Nabe est-il retombé dans les rets de Sollers/Gallimard alors que sa stratégie était à l'origine de prendre le large, de s'émanciper ?

Si il avait été publié comme initialement prévu sous le titre Istanbul — ou un peu plus tard : Tête de Turc, autre choix intermédiaire de l'auteur ! — le récit du voyage de Nabe aurait-il été très différent de la version finalement publiée ? Différent, comment ? Le thème des larmes était-il présent dès le début ? Ou bien marque-t-il poétiquement les embûches rencontrées par l'auteur ces années-là : ses larmes de rage, de déception, d'exaspération, des larmes d'épuisement, de soulagement ?

Le Journal intime quotidien de l'écrivain livre une partie des réponses seulement car il s'arrête en septembre 1990.
On peut cependant suivre jour après jour dans Kamikaze : lien

  • les préparatifs du voyage à deux (septembre 88)

“ Nous partirons dans un petit mois... Octobre sur le Bosphore !... Le livre sera rendu l'année prochaine... J'ai tant à dire et à sentir ! Byzance ! Constantinople ! Quinze jours ! C'est 20 000 balles, à-valoir compris (aïe !) et on se démerde là-bas. ”

In: Kamikaze, page 2849

  • le départ, le voyage, mardi 4 octobre 1988

“ Je vais sobrement (sic !) dérouler ici le simple fil de notre voyage, gardant le récit détaillé pour la rédaction de mon livre... Toute la pulpe charnue pour la littérature !... Il y a tellement de choses à ramener du fond de l'émotion que je veux contenir mon énergie, la comprimer dans la mémoire pour lâcher ensuite le flot d'or chaud dans le vase voulu... ”

In: Kamikaze, page 2879

Pour l'occasion Alain Zannini, dit Marc-Edouard Nabe,  a un nouveau passeport sur lequel figure pour la première fois son pseudonyme d'écrivain... et de nouvelles lunettes. Première fois à Roissy pour  “ trois heures de tapis volant dans le soleil ”.

  • les deux semaines passées à Istanbul (du 4 au 18 octobre 88)

Hélène et Nabe prennent leur mission touristique au sérieux, mais au fil des jours leur bel enthousiasme du départ s'émousse. La grisaille, la circulation, l'agitation, la pollution, viennent vite à bout de leur moral et... de la santé de Nabe. Mais l'écrivain est scrupuleux et va inlassablement à la recherche de situations à transcrire. Tout sera bon. La messe au Palais de France, une cérémonie islamique, les visites de mosquées, ayran et narghilé dans les cafés, achats dans les bazars, une réception de mariage dans les salons de l’hôtel où le couple est logé, la visite à une très vieille femme artiste peintre, un cours d'histoire des sultans dans un club de sports chic. Jusqu'au hammam, corvée indispensable, écrit Nabe, pour le livre.

Enfin, retour et retrouvailles apaisées avec la vie parisienne le 18 octobre :

“ Je suis bien. On l'a fait quand même ! Je suis allé à Istanbul ! Maintenant il faut l'écrire : quel plaisir ! Le vrai voyage va enfin pouvoir commencer ! ”

In: Kamikaze, page 2894

  • le travail de recherche et d'écriture au retour, les hésitations sur la forme et le contenu à donner à l'ouvrage

“ J'imagine de donner à mon Istanbul l'allure d'un journal intime qui ferait mieux comprendre mon état d'esprit, ainsi que la douleur de l'écrivain persécuté par les autres et par ses propres difficultés. Ça commencerait le 7 septembre 1988 quand Elisabeth [Barillé] m'exhorte à partir pour Istanbul et ça finirait à la fin de l'année. Après le séjour raconté au jour le jour (gonfler le vrai Journal des pages approfondies que j'ai déjà écrites), je trufferai les journées de morceaux sur Istanbul et ses questions. De la mort de Sam [Woodyard] au réveillon atroce chez Dachy. A la fin le lecteur s'apercevrait que le livre auquel ce livre travaille, c'est le livre qu'il a en mains ! Non pas un livre sur Istanbul, mais le journal de ce livre-là, et le livre est absent puisque aujourd'hui on ne peut plus écrire de beaux livres et puis c'est tout... Ça s’appellerait Tête de Turc et entre autres avantages, on y lirait un morceau de mon Journal pour faire patienter. ”

 In: Kamikaze, page 3177

Finalement non, Visage de Turc en pleurs ne sera pas le reflet de l'exaspération de l'écrivain, ou à un degré moindre et plus subtil que ce qu'il menaçait de faire en avril 89.

  • la crise avec Arlea (mai à décembre 89)

En juin, un ami le retient in extremis de renvoyer son contrat à l'éditeur, annulé, barré en rouge !

“ A la poste, je rencontre Paulin du Dilettante. Je lui explique l'affaire et lui fait lire ma lettre... [....]
Paulin me dit  "Dans l'absolu tu as raison, mais sur cette terre, tu as tort." Lui, il tient absolument à ce que j'écrive Istanbul, c'est mon devoir, mes vrais lecteurs l’attendent, je dois penser à mes livres avant tout, etc. "Qui va parler de Claudel, de Massignon, du Bosphore ?" On transige moitié-moitié : je ne renvoie pas le contrat barré mais il me laisse envoyer la lettre corrigée où je dis simplement à Guillebaud que je n'ai "plus très envie de poursuivre mon Istanbul" ("Ça leur fera encore plus mal", me dit Paulin). Marché conclu. ”

In: Kamikaze, page 3325

Le 1er décembre 1989, Philippe Sollers à qui Nabe a envoyé le début d'Istanbul lui écrit :

“ Dans ma boîte, cinq mots de Sollers (sans compter la signature) :
Très bien Istanbul.
A vous,
Ph. S.
Juste ce qu'il me fallait pour continuer de l'écrire. ”
 

In: Kamikaze, page 3493

lettrine dessinée par Marc-Edouard Nabe pour Visage de Turc en pleurs, 1992

Retour maintenant, pour des extraits, au Visage de Turc en pleurs rédigé entre 1988 et 1991  : 

  • page 198 (le spleen d'Istanbul)

“ Finalement c'est une ville qui a été ternie par un passé trop riche. C'est comme pour Claudel ou Michel-Ange, la profusion de beauté passe mal la postérité. Ça fait tout gris à la fin. On ne voit plus rien. Juste un pâté de bâtiments qui sombrent peu à peu à gauche.
Ce qui me déprime après tout, à Istanbul, c'est l'à-peu-près. Ici c'est le règne de l'Approximation. Chauffeurs de taksis, serveurs de brochottes,  kuaförs, vendeurs d'opür... Tous frôlent la chose à faire sans la faire. Ils font tout de travers, jamais en long ni en large. Ils rôdent autour de l'exactitude en faisant des bulles. Ils regardent d'un air absent la justesse des choses et bâillent. Ils ont un goût morbide pour l'erreur, la petite faute, la bancalité verlainienne de tout sur les bords... L'erreur n'est pas humaine, elle est turque.
Je retrouve bien là mon père et ses charmants défauts. Le grand décalé, l'écorcheur de mots, le bâcleur consciencieux !... Tout Turc a les caractéristiques de mon papa : très gentil, vantard, inattentif, gaffeur, négligent, triste, silencieux, patient, distrait... ”

(suit la soi-disant retranscription d'un dialogue où l'écrivain, avant son départ, demande à son père de lui parler de son enfance istambouliote ; il n'obtient pour réponses que des onomatopées, d'absconses absconsités, bien évidemment !) .

Enfin, pour le plaisir de tourner encore les pages de Visage de Turc en pleurs, j'ai suivi les traces que ses larmes d'encre laissent entre les lignes.

  • page 76 ( au cimetière d'Eyoub) :

“ Entre deux tombes, j'aperçois furtivement un Turc qui s'est caché là pour pleurer. Il perd des larmes comme s'il était troué. ”

  • page 83 (au bazar égyptien) :

“ Dans la foule, je revois encore cette figue de Turc en pleurs, en un flash entre deux têtes... Je dois rêver... Qu'est-ce que ça veut dire ? Suis-je filé par un flic en larmes ? ”

  • page 116 (au club de sports chic, il est question de la prise de Constantinople) :

“ L'Imprenable est prise ! On a même vu le visage d'un Turc en pleurs entre deux créneaux... ”

  • page 128 (dans le quartier des banques, chez un avocat) :

“ D'une  liasse sort un bout de photo que je me permets de tirer. Une photo en effet horrible : la figure en larmes d'un enfant ecchymosé au-delà du supportable, cabossé comme après un passage à tabac salé. Osman m'arrache le document et ne sourit plus. " C'est une affaire dont je m'occupe... Oubliez ça, Markédoir..." Qu'il ne compte pas sur moi ! Je garderai longtemps en tête ce visage en pleurs d'enfant turc tabassé... ”

  • page 151 (au restaurant La Sirène du Bosphore) : 

“ Je remarque, accrochée au mur, une photo représentant un jeune Turc en fez à l'expression d'effroi hagard. Il est sur le point de pleurer. ”

  • page 152 (au restaurant, la photo de Stavros dans America America d'Elia Kazan) :

“ Le Paradis ça se gagne et Stavros, là devant moi sur cette photo, la gueule en pleurs, nous l'a prouvé pendant les trois plus belles heures du cinématographe. ”

  • page 179 (chez Madame Ariel, artiste peintre) :

“ Et puis des portraits de Turcs : le meilleur est un visage de sultan ottoman en pleurs (il souffre d'être cruel, ou pas assez ?). ”

  • page 193 (dans les ruelles sordides) :

“ Je croise un porteur tout buriné — les filets de pluie suivent les rigoles de ses rides — comme ceux qu'ici aimait photographier Brassaï... ”

  • page 195 (devant la Petite Sainte Sophie) :

“ Je rêve ou ce petit tzigane pleure ? Je vois bien des larmes sur son visage, mais c'est peut-être la pluie qui coule de ses yeux, ou des miens. ”

  • page 205 (dans les rues) :

“ Heureusement, il ne s'agit pas de décrire Istanbul, ni d'écrire sur elle. Il s'agit seulement de se retenir de pleurer. ”

  • page 210 (dans un dolmus, taxi collectif) :

“ Je m'écrase entre les tronches, comme une tranche de jambon rose dans un sandwich... Il y a un mal rasé impressionnant surtout qui hésite à roter à ma gauche, et une femme entièrement voilée qui refuse de consoler son enfant dont le visage en pleurs m'intrigue... ”

  • page 210 (dans le quartier chaud) :

“ Je sors de la rue des Dames et croise un Turc tout en noir qui pleure... Encore ? C'est lui ? Lui qui ? Un autre ?...
Cette histoire me trouble. Ces visages de Turcs en pleurs me poursuivent. Je me frotte les yeux. ”

  • page 214 (au gazino, cabaret, un chanteur d'arabesk) :

“ L'arabesk dégage parfaitement cette gaité déchirante dont parlait Loti à propos de la musique turque traditionnelle. Les Turcs ne dérogent pas. Ce garçon geint après sa petite amie... Il fronce les sourcils, se tire la moustache, bave pas mal. La musique s'envole lourdement dans la boîte, elle électrifie les âmes, ensorcelle comme l'appel d'un muezzin du ventre. Le violon ne grince pas comme la porte du Paradis. Et la clarinette frise l'hystérie. Le chanteur se donne tellement qu'il finit par pleurer. Un barbu dans la salle applaudi à tout rompre. L'arabeskeur sort de scène en reniflant. L'orchestre boucle l'air qui paraissait pourtant interminable. ”

  • page 224 (dans l'avion du retour) :

“ Rien n'est parfait, même les fins, et au moment d’atterrir sur un tapis de joyaux, je ne vois plus rien... Paris si magnifique la nuit... Mes yeux se brouillent ! Dans le hublot qui me reflète, je découvre le visage en pleurs d'un drôle de Turc. ”

dessin à la plume par Marc-Edouard Nabe pour Visage de Turc en pleurs, 1992 (page 175)
l'appel du muezzin et mosquée, page 175, dessin à la plume de Marc-Edouard Nabe, 1992 — droits de reproduction ADAGP



 

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