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[texte de saison] la chasse aux cèpes

In: L'homme coupé en morceaux
recueil de soixante-huit chroniques (1923-1933) de
Joseph Delteil
éditions Le temps qu'il fait

image ramassée sur google

" A leur heure - militaire car rien de plus enfant de Bohème, ni de plus précis ; il y faut un extrême concours de circonstance : climat, calendrier, pluie, soleil - ce sont les divins champignons !
On les attend, on les "espère" un an, deux ans, trois ans, etc. Tantôt c'est l'eau qui manque, tantôt la chaleur ; ou les doses réciproques ; ou bien trop tôt, trop tard. Ne vous mëlez pas de les attendrir par artifice ou culture, ils sont insensibles comme Isis. Mais fidèles à un centimètre près.

Étrange attirance, comme si un beau matin, sous la mousse, il poussait des "princesses lointaines" ; comme si un beau matin vous vous réveilliez en plein pays de Cocagne. C'est la manne... Tout le territoire en est enrichi, embelli. Pas un paysan qui n'en ait, le jour venu, les yeux plus bleus, les oreilles plus roses.
Ca se dit de porte en porte : "Il y en a", et les vieillards se redressent sur leur canne, et la marmaille en est toute vermeille. Est-ce vrai, est-ce faux ? Les malins courent le village, rigolos, prouvant par a plus b que ce n'est pas possible. "Un tel en a porté", rétorquent les enfants, passionnément. "Des escargots, nigauds !" Ils se tiennent cois, le doigt à la bouche...
Cependant, les malins et demi, en cachette, préparent leurs paniers. "Il y en a !" On plante là, bien sûr, projets, travaux, vendanges même. Seuls les salariés vont à leur poste, il faut voir de quel oeil amer, de quel pas noir. Mais tout le reste... Oh ! le plus patelinement du monde... Un à un, ils quittent leurs pénates, qui la hotte à l'épaule, qui le couffin au doigt. -- "Où allez-vous ?" -- "Ben, il a tombé quelques gouttes, on va voir de semer les navets." -- "Où allez-vous ?"

Si la forêt figure au nord, vous voyez tout votre monde s'égailler vers l'est, l'ouest, le sud, le sud-est, le sud-ouest... Si indolemment et s'arrêtant à tout bout de champ pour rallumer leur cigarette, qui n'en finit plus de s'éteindre, comme par hasard. Ils sont tous boiteux, paralytiques. -- "Il m'est venu un bouton entre les orteils, que c'est le diable !" -- "Je ne sais pas ce que j'ai, mais j'ai les cors sur des épingles ; gare à la neige." Et de traîner la jambe, et va comme je te pousse... Mais, dès la pleine campagne, chacun retrouve des pieds, voire des ailes. Et tac ! tac ! tac ! En un rien de temps, les voilà tous au beau milieu de la forêt, nez à nez. Et pas penauds pour un sou, les gaillards ! Ne sont-ils pas les as de la farce !...
Et chacun d'entrer en piste. De bas en haut, de long en large, on te fouille et refouille le bois, rasibus ; pas le moindre lopin qui passe au bleu. Question d'honneur ! Pensez donc, un cèpe perdu, c'est une perle aux asticots !
Ils vont, attentifs, vigilants ; pas à pas... Et tout à coup, Seigneur du Ciel ! voilàt-il pas... là... là... quel trèsor ! Un cèpe, un vrai, un noir, non pas de ces femelles, peuh ! qui sont molles, blondasses et bonnes tout juste pour les jours de semaine, mais un authentique mâle, puissant et dru ! royal ! pontifical ! Ah ! ça vous fait voir trente-six mille chandelles, je vous le jure !... J'entends encore le profond cri de joie de mon père quand il lui en tombe un sous la coupe de l'oeil, et le geste conquérant, précieux, de sa longue main flexible... Chut, vous autres, n'y touchez pas avec vos pattes de mazettes !... Il y faut, sachez-le écoliers, afin que nulle miette ne s'en perde, et que ça garde tout son lustre, il y faut le fil du couteau. Délicatement, à genoux ! Après quoi, n'omettez pas de pousser quelques feuilles sur le pétiole, de peur que vos concurrents ne s'y brûlent l'oeil... ou que ça ne l'allume au profane...

Au retour, il est de bon ton de faire le modeste si l'on est riche, le richard si l'on est couci-couça. Ca ne trompe personne, mais c'est l'ail de la chose, et le cèpe sans ail...
Ce n'est pas fini ! Le lendemain, il faut voir la g... de ceux qui n'ont pas su, pas pu, pas cru... Leurs compliments jaunes ! leurs lamentations ! leurs bras au ciel ! -- "Ces salauds de champignons ! Ne pouvaient-ils choisir un dimanche pour faire leur apparition ! ou du moins un samedi, qui est mi-férié !" -- Ne pouvaient-ils pas attendre que j'aie fini de vendanger !" -- dit l'un -- "Que j'ai rentré mon foin" -- dit l'autre.
Puis en choeur : "Et ce voisin qui ne m'en a rien dit !"
Maintenant, si par hasard, ce qu'à Dieu ne plaise, vous rentrez tout à fait bredouille, l'affaire est claire. Bourrez votre hotte d'un tas de chinoiseries quelconques, prenez votre air le plus veinard, votre pas des grands jours, et jetez par le village, à voix basse, quasi à l'oreille : "Il y en a comme des sabots, comme des barriques !"
Demain matin, à la pointe de l'aube, vous verrez, de votre fenêtre, tout votre patelin filer vers le bois de Golconde, avec tout un tremblement de paniers, de cabas, de sacs...
Et, tout en faisant la grasse matinée, vous sourirez dans votre barbe. "

De saison - La chasse aux cèpes, Joseph Delteil, chronique dans L'Intransigeant du 25 novembre 1930

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