[texte de saison] la chasse aux cèpes
[vie quotidienne] le pauvre homme !

[pêle-mêle] le style de l'écrivain, l'émotion du lecteur

dans ce billet il sera question de : Louis-Ferdinand Céline, Marc-Henri Lamande, Ludovic Longelin, Marc-Edouard Nabe, Michel Houellebecq, Antonin Artaud, François Villon, Jean-Louis Barrault, René Descartes, Anatole France, Théophraste Renaudot, Virginie Despentes, David Rochefort, Robert Le Vigan

image ramassée sur google Au Lucernaire, Marc-Henri Lamande donne encore quelques représentations de  Dieu, qu'ils étaient lourds...! spectacle de Ludovic Longelin où l'acteur incarne Céline enregistrant un entretien radiophonique dans les années 50.
J'y étais hier soir. La minuscule salle Paradis (son nom !) tout en haut sous les combles était archi-pleine.
Dépêchez-vous d'y aller, réservez !

Encore sous le coup de la force et de l'intelligence du spectacle que j'ai vu hier, j'ai cherché et retrouvé tout à l'heure la vidéo INA de l'entretien de l'écrivain chez lui à Meudon avec Louis Pauwels, pour la télévision cette fois, en 1961.

Pour son adaptation théâtrale, Ludovic Longelin a conservé le conducteur de l'entretien de Pauwels (enfance, études, profession médicale, guerre, écriture, littérature, aspiration à disparaître). Les contenus de différents entretiens radiophoniques antérieurs, avec notamment le journaliste suisse Albert Zbinden, viennent très finement s'intercaler pour compléter le discours de Céline sur chacun des thèmes de l'entretien. L'émission télévisée de 1961 dure une vingtaine de minutes, la pièce dure un peu plus d'une heure.

Physiquement Marc-Henri Lamande ressemble certainement plus à Jean-Louis Barrault ou à Robert Le Vigan et à Antonin Artaud qu'à Céline. Peu importe. Et même au contraire. Il nous donne à voir et à entendre une fabuleuse chimère d'Homme-Ecrivain-Acteur.

A la fin de l'interviouve (sic) télévisé de 1961, la caméra quittait Céline dans son fauteuil pour basculer vers le plafond. Pauwels, un peu emphatique, décrivait alors ce qui se passait à l'étage : "pendant ce temps là, ils dansent, ils dansent, ils dansent..." (les élèves de Lucette Almanzor).

Ludovic Longelin développe cette évocation de l'activité artistique de Lucette Almanzor-Destouches, et de sa proximité fusionnelle avec l'écrivain, pour en faire le final très émouvant de sa pièce. Pour conclure, le journaliste radio demande à Céline quels seraient ses derniers mots avant la mort. Il répond : "Dieu, qu'ils étaient lourds !..." parlant de ses contemporains, de ceux par qui il a souffert, de ceux qui ne voulaient pas ne voir dans tout ça que "turpitudes humaines qu’un peu de sable efface”.
Le comédien quitte le fauteuil (la chaise électrique a-t-il dit au début), le noir se fait peu à peu sur la scène. Une voix off enregistrée (la comédienne Véronique Rivière), mélodieuse et calme, psalmodie : "... légers, légers, vous montez, vers les arbres, légers, soyez légers, dans l'air...". Applaudissements.

main de l'écrivain écrivant - photo empruntée au site des lecteurs de Marc-Edouard Nabe : alainzannini.com Avant, il y a la causerie de Céline sur l'écriture, le style, l'émotion littéraire.
Brillante et tellement actuelle, surtout en ces jours de distribution des fameux prix littéraires...
Le journaliste a demandé à Céline qui étaient les écrivains dont il se sentait le plus proche ou le plus éloigné !

"Des écrivains, ne m'intéressent que les gens qui ont un style. S'ils n'ont pas de style, ils ne m'intéressent pas. Les histoires, y’en a plein la rue des histoires. J'en vois partout n'est-ce pas des histoires, plein les commissariats, plein les correctionnelles, plein votre vie, tout le monde a une histoire et mille histoires..."

"C’est rrr-a-rrre un style, Monsieur. Un style, y’en a un, deux, trois, par génération. Y’a des milliers d’écrivains, ce sont des pauvres cafouilleux, des aptères, n’est-ce pas, ils rampent dans les phrases, ils répètent ce que l’autre a dit, ou ils choisissent une histoire, ils prennent une bonne histoire et puis ils disent : Je vois que... et caetera... C’est pas intéressant."

Pour Céline, l'écriture est un travail de précision sur la langue dont le résultat final doit bousculer le lecteur, le changer dans ses habitudes de lecture, et accessoirement : lui plaire. Son truc à lui, son style, c'est de faire sortir la phrase de ses gonds, juste ce qu'il faut pour la décaler un peu, sans excès. Il compare la trajectoire d'une phrase à l'effet d'optique qui fait paraître brisé un bâton que l'on plonge dans l'eau. L'écrivain doit briser sa phrase en l'écrivant pour qu'elle paraisse droite à la lecture. Il faut donner de l'effet aux mots pour que le lecteur prenne du plaisir en les lisant, et qu'il en ait pour son argent, comme dit Céline.

"Je suis un pauvre travailleur, n’est-ce pas. Comme disait Descartes : Je n’ai pas plus de génie que les autres mais j’ai plus de méthode. Moi je n’ai qu’une méthode c’est prendre l’objet et le fignoler.
Vous comprenez, le vice de cette civilisation c’est qu’elle veut faire tout très vite, alors c’est un peu la chansonnette : encore une autre, donnes nous-en encore une, allez une autre, j’en veux une, ah il m’en a donné une bonne ah ah ah ! Ca c’est de la connerie. Vous comprenez qu’une affaire qui compte par dix minutes alors qu’en vérité les nouveautés, ben c’est une affaire de cinq cents années, de mille années..."

Céline sort en passant quelques vacheries sur Anatole France, et les autres écrivains besogneux de son époque. Il donne en exemple le style de François Villon, sa langue, qui au Moyen-Age était furieusement moderne. Les romanciers depuis n'auraient pas inventé grand-chose, se contentant de rajouter des avions et des téléphones, par çi, par là...

En 1932, le prix Théophraste Renaudot était décerné à Louis-Ferdinand Céline pour Voyage au bout de la nuit, son premier roman. 

Quel cirque le Renaudot 2010  ! Virginie Despentes (pas lue) éliminée de la deuxième sélection et qui réapparaît dans la troisième  ! Marc-Edouard Nabe qui déboule dans la seconde et résiste bien en troisième et dernière malgré quelques coups bas ! J'ai rêvé que le jury récupère un des premiers disparus, David Rochefort, mais non. Une finale à six ou à douze, au point où ils en étaient...

Céline disait que c'est le style de l'écrivain qui fait naître l'émotion du lecteur, sa délectation.
Si l'ennui est une émotion, alors oui, Houellebecq a du style. Mais décidément, je ne me délecte pas de Houellebecq. Plutôt, il me débecquerais presque. Il ne me donne pas l'impression de travailler son écriture, au sens de Céline. Au mieux il a de la facilité pour faire du remplissage, sans compter son talent  indéniable pour "utiliser" le matériel wikipedia.

 

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