[vie quotidienne] le pauvre homme !
[fille de témoin] sur les champs élysées, 11 novembre 1940

[nabe, extrait, style] dans le bac à sable

In: L'Homme qui arrêta d'écrire, roman de Marc-Edouard Nabe, pages 129-130

François Boucher - Three putti in clouds“ Dans le bac à sable, voici les plus petits, entre trois et cinq ans. Je les observe dans leurs jeux. Leurs jeux, autant dire leurs combats. Qu’est-ce qu’il se foutent sur la gueule, les bambins ensablés. Des coups terribles à assommer un boeuf. Sans pleurer, le tout rond, là s’en prend une de la part d’un robuste petit garçon à sa droite, frappé à son tour à la mâchoire par un troisième qui, dans le même élan, et avec une vaillante ardeur, bondit sur le premier et le fait tomber. Arrive à la rescousse un second trio de gosses, ils engagent en choeur une lutte qui vire au carnage. Véritable affrontement d’hoplites. D’ailleurs en les regardant se battre dans la rude mêlée avec cette bravoure, je m’aperçois qu’ils portent tous des casques à aigrette ou à panache, des cuirasses pectorales, jambières à lanières, javelots et flèches... "

" Mais non. Il y en a juste un qui a retourné son seau à pâtés et qui se l’est enfoncé sur le crâne. Il ne lui manque que la crinière de cheval pour en faire un grand Grec en plein tumulte. “Hector !” l’appelle sa mère pour le ramener à la raison alors qu’il martèle de ses poings hardis un petit Noir valeureux nommé “Achille !” qui, lui, se défend avec dans une de ses mains potelées un râteau utilisé comme un glaive de bronze pur, comme une épée thrace... Emporté par la fureur, Achille va fendre la tête d’Hector en deux tellement il veut se venger. Sous les coups amers, Hector se courbe. D’autres enfants se servent, eux, de leurs moules en plastique comme de boucliers énormes qu’ils entrechoquent jusqu’à se faire mal avec la fougueuse vaillance de Myrmidons rudoyés. C’est la cohue finale, je ne distingue plus vraiment qui attaque qui... La douzaine d’enfants de Zeus, au cou délicat et à la tendre peau, s’élancent les uns sur les autres, têtes en avant, avec un fracas foudroyant. A peine l’un se relève qu’il est touché à la cuisse. Un autre au ventre, à côté du nombril. Sa belle chair saigne. Ce n’est pas la première goutte de sang qui coule dans cette bataille homérique... Un foudre de guerre frappe en pleine poitrine un blond belliqueux, puis l’atteint à la gorge, et l’étreint à deux mains jusqu’à ce qu’il tombe à la renverse et s’étende sur le sable nourricier. Le guerrier en serre une poignée dans le creux de sa main puis la relâche. Beige poussière !
J’attends que les mamans autour mettent un terme à ce pugilat, mais elles sont trop occupées à papoter entre elles, et surtout j’ai l’impression qu’il n’y a que moi qui voit ça si violent. Finalement, l’une se décide. Et de même que la déesse Athéna descend de l’Olympe pour intervenir dans les conflits humains, de même une mère du square vient enfin chercher dans le bac à sable sa progéniture cabossée. “

...et d'autres billets du blogue de tilly sur Nabe et ses livres...

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