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[lu] l'ombre de ce que nous avons été, roman de luis sepúlveda

aux éditions Métailié, janvier 2010, 150 pages, traduit de l'espagnol (Chili) par Bertille Hausberg

Les Chroniques de la rentrée littéraire reviennent pour une seconde saison, en partenariat avec le réseau social ulike. Vous y retrouverez cette chronique et découvrirez les nombreuses nouveautés 2010 de l'édition chroniquées par des lecteurs-blogueurs.

sur amazon : 16,15 eurosL'ombre de ce que nous avons été de Luis Sepúlveda est un roman prenant et surprenant. Pour être honnête, je m'y suis prise à plusieurs fois avant d'arriver au bout. Pourtant je conseille la lecture d'un seul jet (ce que j'ai fini par pouvoir faire) pour mieux mesurer sa force, son rythme, sa virtuosité et sa violence, maquillés par le burlesque apparent de la situation dans laquelle Luis Sepúlveda plonge ses personnages.
Il m'a fallu aussi, comme quand je lisais les grands auteurs russes, un peu de temps pour ne pas confondre les personnages entre eux. La faute aux consonances latines de leurs prénoms : Pedro, Lolo, Cacho, Coco, Lucho... Un petit générique de début ou de fin n'aurait pas été superflu, pour moi. De même une chronologie des événements politiques et révolutionnaires chiliens, et plus généralement en Amérique Latine, depuis 1925 jusqu'à aujourd'hui, m'aurait bien aidée.

Luis Sepúlveda est un écrivain chilien né le 4 octobre 1949 à Ovalle. Son premier roman, Le Vieux qui lisait des romans d'amour, traduit en trente-cinq langues et adapté au grand écran en 2001, lui a apporté une renommée internationale. Son œuvre, fortement marquée par l'engagement politique et écologique ainsi que par la répression des dictatures des années 70, mêle le goût du voyage et son intérêt pour les peuples premiers.En attendant le Spécialiste...
Le lecteur connaît ce personnage central dès les premières pages du roman, où sont exposés ses origines, son identité, et une partie de sa motivation. Les autres, ceux qui l’attendent, ne connaissent de lui que son nom de code. Ils ne savent pas non plus pourquoi le Spécialiste les réunit, après trente cinq ans de silence pour certains, d’exil pour les autres. Ils ne savent qu'une chose : c'est lui qu'ils attendent.
Mais comme Godot, le spécialiste finalement, ne rejoindra jamais les trois anciens militants qu'il a convoqués pour une mystérieuse action révolutionnaire.
En deus ex machina impitoyable, Sepúlveda place sur la route du Spécialiste un obstacle fatal et inattendu qui transforme le scénario déjà mystérieux en énigme policière tragi-comique.

Des tonton flingueurs ? Des casseurs aux bras cassés ? Des anarchistes sur le retour ? Des révolutionnaires rassis ? Un peu tout ça, mais surtout des coeurs gros comme ça...  : "Plus gros, plus vieux, plus chauves et la barbe blanche, ils projetaient encore l'ombre de ce qu'ils avaient été."

En contrepoint, un couple d'enquêteurs : un vieux flic, contemporain des anciens militants calamiteux, et une jeune inspectrice, trop jeune pour avoir le souvenir des événements tragiques des années 70. Pourtant c’est Ardelita qui comprendra le mieux toute l’affaire et poussera, par sa compassion, son supérieur dans la voie de la résistance, la voie de la dignité.

Le récit est tout sauf linéaire. La narration est tourbillonnante entre les époques, les souvenirs, les acteurs, imprimant au déroulement de l’histoire un rythme virtuose. Les présentations de personnage sont chacune l’occasion d’allers-retours entre le présent et les événements passés, entre les actions auxquelles les anciens ont participé jadis et l’aventure délirante dans laquelle ils se trouvent maintenant entraînés ensemble, à nouveau. Peu à peu ils découvriront enfin ce qui les réunit, si longtemps après, et ils accepteront la mission qui leur "tombe" dessus. Ils décideront de "tenter le coup". L’écriture est vive, drôle, sans pathos. Pourtant c’est une impression de grande nostalgie qui subsiste quand on referme le livre et que l’on quitte ces émouvants sexagénaires cambrioleurs.

La trame historique est très importante pour cette histoire de bandits au grand coeur, toujours en deuil de leur jeunesse sacrifiée. Luis Sepulveda a très certainement puisé dans ses propres souvenirs et utilisé la mémoire de son engagement politique personnel pour bâtir l’histoire de Pedro Nolasco dit le Spécialiste.
Un moment je me suis demandé si Sepúlveda se s'était pas placé lui-même malicieusement dans son roman, à la page 105, en tant que silhouette participant à une manifestation activiste non-violente des années 70. Le détail de la fonction minuscule est trop précis pour être fictif... : "un de nos illustres écrivains les a aidés de l'extérieur : il faisait le guet en collant des affiches pour le dentifrice Odontine." On voit également passer furtivement, Pablo Neruda, le Che, et... Butch Cassidy. Et évidemment Pinochet et son fils.
Il y a aussi l’évocation d’une femme écrivain, ancienne prisonnière à la Villa Grimaldi de Santiago. Je connais trop mal la littérature sud-américaine pour l'identifier, mais vous, peut-être ?
Voici comment Ardelita la décrit, vers la fin du roman :

“C’était une femme belle et fragile, j’ai appris plus tard qu’elle était écrivain, et elle racontait l’horreur qu’elle avait connu avec beaucoup d’autres prisonnières. Bizarrement, il n’y avait aucune rancoeur dans sa voix, mais de la douleur, une douleur dépourvue de haine, pleine de dignité, une douleur que j’ai trouvée belle, moi qui ai grandi pendant la dictature en entendant tous les jours des propos haineux. Je me suis approchée d’elle et je lui ai dit : je suis inspecteur de police et, en mon nom et au nom de l’Institution que je représente, je veux vous demander pardon pour toutes vos souffrances. Jamais cela ne se reproduira, je vous le jure. Elle m’a regardé gentiment, m’a demandé mon âge, et quand je lui ai dit que j’étais née en 1973, elle m’a prise dans ses bras : “Ce n’est pas de ta faute, tu as les mains propres.”

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