Editions Nil, Les Affranchis, août 2011, 260 pageslien
— Vous faites quoi, vous, quand vous entendez “dans l'émission à Ruquier” le samedi soir, le sémillant Franz-Olivier Giesbert qui s'enthousiasme pour un roman oublié par les jurys des prix littéraires à l'automne 2011, une nouvelle victime de la germanopratinisation du milieu littéraire, un bouquin tellement éblouissant qu'il en a offert quinze exemplaires à ses proches pour Noël !
— Ben moi, media-victim consentante, j'éteins la télé et je vais sur feedbokslien l'acheter et l'installer sur mon Kobo.
Je l'ai lu d'une traite le lendemain.
Dire que j'ai regretté mon achat et ma lecture, ce serait mentir. Sans aucun doute ça va plaire, faire frémir, réagir... on va l'offrir à ses amis... et puis c'est quand même plus facile à lire que Les Bienveillantes ! Mais s'il fallait choisir et conseiller un article du même genre, je préfère et de loin : Inconnu à cette adresse de Kathrine Kressman Taylor.
Franz-Olivier Giesbertlien et François Busnellien ont fait chacun des chroniques élogieuses du roman de Romain Slocombe, des blogueurs aussi, et le bouche-à-oreille va aller s'amplifiant après l'émission de Ruquier ce weekend. Je me sens donc suffisamment à l'aise pour mettre mes bémols et mes dièses sur les appréciations dithyrambiques déjà lues ailleurs.
" une histoire à couper le souffle, qui se déroule pendant l'Occupation "
Plutôt d'accord — Mais l'histoire se déroule aussi pendant l'entre deux guerres où le drame prend ses racines. J'ai quand même trouvé que Romain Slocombe y allait fort dans l'enchaînement tragique qui va rapidement faire le vide autour du couple formé par l'académicien antisémite et sa belle-fille juive : mort de la femme, noyade de la fille, éloignement du fils dans la clandestinité. Là-dessus la capitulation, l' exode... et la suite...
" des personnages puissants ”
Un personnage principal très puissant, je suis d'accord. Mais les autres personnages, peu nombreux — l'auteur s'arrange pour les éliminer le plus vite possible — sont des silhouettes, ce qui se justifie par la forme narrative et la personnalité du héros, égocentrique et orgueilleux.
" un style nerveux "
Pas d'accord (sur l'adjectif nerveux) — Un style étudié, pastiché, adapté au personnage. L'auteur a choisi de faire écrire un académicien très académique, prolixe, passablement emphatique, limite ridicule, genre Anatole France. J'ai relu récemment du Pierre Benoit, du Chateaubriant (Alphonse de) : dommage que Romain Slocombe n'ait pas choisi de plagier l'un de ceux-là, sans parler de Guitry, Carco ou Marcel Aymé... L'auteur a sans doute pensé que la fantaisie ou le romantisme ne siérait pas à son Paul-Jean Husson ! Un salaud dans le costume d'un poète, cela aurait pourtant de la gueule aussi, non ?
" un vrai suspense ”
Plutôt d'accord — Bien que l'on sache dès les premières pages ce vers quoi on s'achemine, il y a en toute fin, un développement dramatique peu attendu (un peu quand même) et violent (un peu too much, à mon goût).
" de l'amour "
Pas d'accord (du tout) — De la folie, oui. L'amour dont il est peut-être question n'est absolument pas partagé et ressemble surtout à de l'autosuggestion de la part de l'homme âgé. A l'inverse du mythe germanique, Ilse-Marguerite ne tombe pas follement amoureuse du professeur Husson-Faust.
" aucun pathos "
Plutôt d'accord — Comme je le remarque plus haut, le style du narrateur est maitrisé, tenu, jusque dans les descriptions des horreurs psychologiques ou physiques les plus insupportables.
" un travail de documentation qui ne se voit pas "
Pas d'accord — Le name-dropping est très insistant et le rappel des événements politiques et militaires est précis et détaillé. Du pur point de vue romanesque cet effort didactique n'était pas nécessaire puisque le récit est censé être adressé à un officiel allemand qui ne peut pas les ignorer.
Je ne dis pas que j'ai vérifié toutes les références et les sources, mais je suis malheureusement tombée très vite (page 26) sur une erreur qui m'a surprise. Parmi ses collègues au Comité France-Allemagne, Husson cite Bernard Faÿ. Seulement Faÿ ne pouvait pas être administrateur de la Bibliothèque Nationale en 1934, comme il est dit. Il n'a été nommé à ce poste que six ans plus tard, en août 1940, succédant à Julen Cain révoqué pour avoir tenté de se joindre au projet d'un gouvernement en exil. En 34 Bernard Faÿ était professeur au Collège de France. Vous me direz que je pinaille...
Pendant son émission, Laurent Ruquier a fait mine de s'extasier de ce que l'auteur ait mis deux mois pour écrire son roman. Effectivement cela peut paraître peu, mais Romain Slocombe reconnait que c'est là sa manière habituelle (déjà auteur de dix-sept livres, il a depuis publié un nouveau roman en janvier 2012).
Monsieur le Commandant est une commande, cela se sent, dans le choix contraint de la construction.
J'imagine aussi que la période historique et le style littéraire correspondent à des centres d'intérêt personnels et à des recherches faites de longue date, réutilisées pour ce roman, en quelque sorte. Rien de condamnable à cela évidemment, bien au contraire. D'autant que le travail est plutôt bien fait, efficace. Mais cela pourrait expliquer que je n'ai ressenti aucune spontanéité dans l'inspiration de ce texte.
>> un avis différent (très positif) : la chronique de Thierry sur le blog Alduslien
mise à jour 29 mai 2012 : le prix littéraire Nice Baie des Anges a été attribue à Romain Slocombe pour Monsieur le Commandant



